
Ce 28 octobre 2025, dans la province du Sud-Kivu, le « gouverneur » nommé par le mouvement AFC/M23, Patrick Busu Bwa Ngwi, a annoncé la réouverture du trafic sur la route nationale n°2 (RN2), reliant notamment Bukavu à Walungu, Mwenga et Kamituga , un axe stratégique dans une zone partiellement contrôlée par les rebelles.
Cette annonce survient dans un contexte de forte instabilité, ce qui soulève autant d’espoirs que de questions.
Un axe vital remis en circulation… mais sous quel contrôle ?
La RN2 est un couloir essentiel pour les biens, les personnes et l’aide humanitaire dans cette partie du Sud-Kivu. Sa remise en service pourrait soulager des populations longtemps isolées par les conflits et les barrages.
Or, depuis début 2025, l’AFC/M23 a progressé dans la province, s’installant dans plusieurs territoires, dont notamment Walungu, Kabare, Kalehe et Mwenga.
De fait, la situation sécuritaire reste fragilisée : un article de mai 2025 indiquait que l’axe Walungu–Mwenga était dans un état « piteux », entravant l’approvisionnement des populations.
Dans ce contexte, la déclaration de Patrick Busu est présentée comme un signe de « normalisation » dans les zones sous contrôle rebelle, mais elle pose immédiatement la question du réel contrôle exercé et des conditions exactes d’ouverture.
Vérification encore incertaine
Le communiqué provient des canaux officiels du gouverneur pro-AFC/M23 et de médias provinciaux. Aucune source indépendante — ni MONUSCO, ni le gouvernement de Kinshasa, ni les ONG internationales , n’a pour l’heure confirmé l’ouverture complète de la RN2 ou les conditions d’usage (sécurité des usagers, contrôles, taxation…). Cela impose la prudence. Par exemple, la société civile de Mwenga alertait début octobre 2025 que l’axe était totalement bloqué à Bwahungu depuis le 8 octobre, en raison d’une décision de l’AFC/M23.
Humanitaires, sécuritaires et économiques
Sécurité des civils
La simple réouverture d’une route ne suffit pas. Dans les zones de conflit, même les axes nommés « ouverts » peuvent rester très dangereux. Embuscades, taxation illégale, détentions arbitraires restent des réalités signalées dans les territoires occupés. Par exemple, l’ONG ITSCI a documenté l’impact de la progression de l’AFC/M23 sur les chaînes d’approvisionnement en minerais et la suspension des activités dans certains secteurs.
Accès humanitaire
Pour les ONG et les acteurs humanitaires, l’ouverture de la RN2 pourrait être une bonne nouvelle : elle permettrait d’acheminer des produits de première nécessité, d’accéder aux populations déplacées. Mais sans garanties claires — couloirs sûrs, coordination avec l’autorité occupant — l’accès reste incertain.
Économie et contrôle des ressources
Le Sud-Kivu est riche en minerais et l’axe RN2 dessert des zones minières comme Kamituga. Une route libre peut relancer le commerce, mais aussi ouvrir la voie à des exploitations non contrôlées ou à des prélèvements informels.
Le contrôle de la circulation peut devenir un outil de légitimation pour l’AFC/M23, mais aussi pour imposer des taxes à la population ou aux transporteurs.
Impacts politiques
Pour l’AFC/M23 et ses alliés locaux, annoncer la réouverture d’un axe essentiel est aussi un geste de « gouvernance » : montrer qu’ils ne sont pas seulement un groupe armé, mais qu’ils assurent des services pour la population. Cela peut renforcer leur légitimité dans les territoires qu’ils contrôlent.
Pour le gouvernement de Kinshasa, cette annonce constitue un défi : une route nationale — symbole de l’autorité de l’État — qui semble maintenant dépendre d’une administration rebelle.
Enfin, pour la communauté internationale, la mesure interroge : soutenir l’accès à la population, ou valider implicitement les structures mises en place par les rebelles ?
À suivre dans les jours qui viennent
Confirmation indépendante de l’ouverture réelle de l’ensemble du tronçon RN2.
Clarification des conditions d’accès : qui contrôle les postes, quels documents sont exigés, y a-t-il taxation ou fouilles.
Réactivation de l’acheminement humanitaire et des flux commerciaux sur la route.
Surveillance des signalements d’abus, d’affrontements ou de blocages de l’axe.
Évolution de la situation sécuritaire, notamment à Walungu et Mwenga où l’AFC/M23 est fortement implanté.
L’annonce de la réouverture de la RN2 par Patrick Busu est potentiellement une bonne nouvelle pour les populations du Sud-Kivu qui subissent isolement, pénuries et insécurité. Mais elle s’insère dans un paysage de conflit, d’occupation et d’autorités concurrentes où rien n’est encore certain. La vraie mesure de son impact dépendra non seulement de l’ouverture physique de la route, mais de la garantie pour chaque usager de circuler librement, en sécurité, sans taxation abusive ni contrôle arbitraire.
Le pari est double : redonner vie à un couloir vital et éviter que cette ouverture ne devienne l’outil d’une nouvelle forme de domination sur les territoires.

